Sarava !

Georges Devereux, Sarava!

par Tobie Nathan

(texte paru dans Tobie Nathan, Psychanalyse païenne. Essais ethnopsychanalytiques. Nouvelle édition, poches Odile Jacob, 229-237.)

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J’ai connu la douleur d’avoir un maître. En sa présence, je me suis senti suspendu, ma pensée comme interrompue. Il m’a désarticulé, décoquillé, dénoyauté, jeté là au monde, comme au premier jour, avec une seule tentation: l’imiter servilement, l’imiter encore, à l’infini…

Je connais le bonheur d’avoir eu un maître qui maintenant est mon serviteur, m’ouvrant une à une les sept portes conduisant à la vision de ma mère nue — ma mère et non la sienne! Un maître contraint le Moi à être Moi — ne laissez jamais un « guérisseur » sans maître, ce n’est rien qu’un cheval fou.

Il m’a fasciné d’intelligence, m’a laissé sidéré de contradictions, qui alimenteront mes questions ma vie durant; il m’a invité dans des fragments d’intimité pour me refuser la moindre connaissance vraie de lui-même. Qui prétend le connaître a, de ce fait-même, refusé son enseignement. Il a introduit en mon esprit des fragments d’incompréhensible, des paroles qui surgissent de la nuit dans les moments de perplexité.

Un maître mène au caché mais ne le révèle pas — il sait seulement le chemin qui y conduit; il sait aussi que nul n’y va consentant. Il sait enfin, bien sûr, que l’on n’y arrive pas le même qu’on est parti…

Un jour gris de novembre, un jour où l’on sent l’émigration jusqu’à la moëlle des os — je brinquebalais la douleur que je ne savais pas encore nommer: la certitude que je ne serai jamais enterré dans la terre où le furent mes ancêtres depuis des générations. Mais je ne connaissais pas ma peine, je ne ressentais pas ma douleur. Ce jour, mes pas me guidèrent jusqu’à une salle du Collège de France, là où se tenait un séminaire totalement saturé de fumée de tabac. Des séminaires, j’en fréquentais alors, des opaques, des drus, des mondains, des savants, recherchant une place et recherchant la mienne, écoutant une parole et attendant la sienne, interrogeant une langue et un fantôme que je poursuis encore. Je ne savais pourquoi je m’y ennuyais toujours…

Le contact fut rude. J’écoutai douze heures durant Georges Devereux commenter quatre vers de l’Agamemnon d’Eschyle. Mon intelligence fut troublée : je voyais, surgie du fonds des temps, intacte, toute la sagesse cosmopolite de l’Autriche-Hongrie du début du siècle. Ma sensibilité fut bouleversée plus encore, au son de cet accent inimitable — l’accent de ceux qui ont parlé couramment une multitude de langues, cet accent qui parle directement au ventre et hurle la véritable souffrance, celle d’Ulysse: celle d(e n)’être « personne ». Je compris bien plus tard qu’il avait pris l’habitude de consacrer les quatre premières séances à un sujet particulièrement ardu afin de décourager les visiteurs, ceux qui veulent « y être » sans « en être ». Novembre nous voyait cinquante, juin à peine une quinzaine!

A l’écouter, à le voir, à l’accompagner au plus près de sa vie et de sa pensée durant dix années, j’obtins progressivement la certitude que l’on pouvait reconnaître, nommer et même hisser à la dignité d’objet d’étude cette étrange souffrance de l’inadéquation entre le dedans (la psyché ) et le dehors (l’ambiance culturelle), inadéquation entre les sensations corporelles et les mots ainsi que cette inquiétante confusion entre temps et espace: entre ancêtres et étrangers. J’appris la douleur mais aussi l’irremplaçable expérience d’avoir rompu le cordon qui nous lie à notre langue maternelle qui nous conduit par une inéluctable nécessité à penser l’arbitraire d’une langue, la sienne-propre pourtant!

Georges Devereux s’est éteint à Paris le 28 mai 1985, à l’âge de soixante-dix-sept ans — mais était-ce vraiment son âge? Qui connait la véritable date de naissance des émigrants? Il avait traversé plusieurs civilisations: hérité de l’Autri­che-Hongrie en fils surdoué de la bourgeoisie aisée, vécu les « années folles » en étudiant parisien, travaillé plusieurs années dans la jungle indochinoise, partagé un temps, psychanalyste à New-York, l' »American Way of Life », mais s’était aussi fait adopter par une farouche tribu indienne: Les Mohave. Il en avait tenu des rôles… avant de finir sa vie en vieux professeur démuni, retraité de l’Université française. Aujourd’hui, peut-être ne suis-je plus triste: il est passé et ma mémoire l’a transformé en passeur. Sa vie m’a laissé l’exemple d’un itinéraire: celui de ses deux voyages accomplis à plusieurs reprises : par la voie intérieure — la psychanalyse — et par le voyage, la plongée dans l’étranger — l’ethnologie. Mais il me reste tout de même cet étrange malaise lorsque ma main renonce, déçue, à son impulsion à décrocher le téléphone pour lui demander encore une fois un commentaire clinique, une référence bibliographique, une pensée originale sur telle coutume d’une ethnie restée mystérieuse jusqu’à ce qu’il m’en parlât. Car Georges Devereux était l’érudition-même, la créativité absolue, capable d’inventer sur l’instant l’idée jamais entendue, le concept de demain ou d’après-demain. Foutue mort — dans ses moments de désespoir, il l’appelait « la dernière alliée! Ses cendres, conformément à son désir, ont été dispersées sur le territoire de la réserve Mohave, seule appartenance qu’il revendiquait — Georges: batailleur, individualiste et gaulois; « comme un vrai mohave! »

Il est vrai que les tentatives de formulation de la fine homéostasie réglant, dans le fait psychopathologique, les rapports entre psyché et culture furent toujours l’œuvre de penseurs solitaires, et non d' »écoles » [1]. Peut-on encore se percevoir double si l’on accepte d’être membre d’un groupe?

Georges Devereux — mais s’appelait-il vraiment ainsi? Qui connait le nom des émigrants [2]? — naquit le 13 septembre 1908 à Lugós, petite ville de Transylvanie alors hongroise. En 1918, cette région devenant roumaine, il fut contraint de changer de langue d’étude. Première rupture qui fut sans doute à l’origine de l’apprentissage d’une bonne demi-douzaine d’autres langues. Le suicide d’un frère, d’un an son aîné, survenu à l’adolescence, le bouleversa si profondément qu’il lui semblera désormais vivre en même temps sa propre vie et, par procuration, celle du disparu. Evénement sans doute décisif chez un savant qui cumulera successivement la maîtrise professionnelle de plusieurs disciplines hétérogènes. Georges Devereux traversera les religions, les langues, les professions, les mariages et les paroles d’oracles sans jamais retrouver sa maison. A l’âge de dix-huit ans, refusant d’accomplir son service militaire dans l’armée roumaine, il émigra à Paris pour étudier la physique avec Marie Curie et Jean Perrin. Puis, il passa un diplôme de malais aux « langues orientales », ce qui le conduisit tout naturellement à suivre l’enseignement de Marcel Mauss, de Lucien Levy-Bruhl et de Paul Rivet [3]. Etudiant extrêmement brillant, il obtint une bourse de la fondation Rockfeller et, en 1932, partit sur le terrain, d’abord chez les indiens Hopi de Californie ensuite chez les Sedang Moï du Vietnam. A son retour en France, effrayé par la xénophobie consécutive à l’affaire Stavisky[4], il repartit aux Etats-Unis passer avec A.L. Kroeber son doctorat (Ph D) d’anthropologie sur la vie sexuelle des indiens Mohave du Colorado. C’était un homme au charme inouï: beau, la stature superbe, le verbe profond et surprenant, la pensée étonnament subtile et rapide. Ses professeurs le trouvaient brillant (trop?), original, séducteur, manipulateur, inquiétant… Il aurait pu prendre la place du pitre, il préféra celle du marginal solitaire. Un maître est un maître depuis sa plus tendre enfance…

Nul ne lui a enseigné son savoir sinon les esprits. Il prétendait avoir été initié à la pensée psycha­nalytique au cours de son séjour chez les Mohave qui, d’après lui, connaissaient la sexualité infantile, l’art de l’interprétation des rêves, la théorie sexuelle de l’hystérie, la richesse des mécanismes de défenses névrotiques. Il écrira par la suite un traité de psychiatrie traditionnelle Mohave qui donne un aperçu de la richesse discriminative à laquelle parviennent certaines pensées psychopatho­logiques traditionnelles (1969).

[Georges Devereux, Ethnopsychiatrie des Indiens Mohaves. Paris, Synthelabo, les empêcheurs de penser en rond, 1996]

Mais les esprits savent reconnaître l’un des leurs: les Sedang l’identifièrent comme chaman puisqu’il lui suffisait de creuser un peu le sol pour y découvrir des haches de pierre néolithiques.

GD_lieutenantJuif (je l’appris à sa mort), intellectuel, Hongrois d’origine, converti au christianisme par calcul, s’étant rebaptisé lui-même, il fuit devant sa mère, sa sœur, puis les femmes — toutes ses femmes! En Amérique, naturalisé, il s’engagea durant la guerre dans la marine américaine où il obtint le grade de lieutenant. Splendide sa photographie d’officier de marine sur son immense piano à queue, petit coin de superbe dans son antre de Dr Faust à Antony! A son retour de guerre, fidèle à ses intuitions de terrain, il entreprit une formation psychanalytique. Il commença sa psychanalyse à Paris avec Schlumberger, la poursuivit durant six mois à New-York avec Róheim, mais en accomplit la plus grande part avec Jokl à Topeka. La Meninger Clinic de Topeka (Kansas) était alors l’une des très rares institutions autorisant aux Etats-Unis une véritable formation psychanalytique à des non-médecins. Durant sept ans, il partagea son temps entre sa propre formation et l’enseignement de l’anthropologie dans diverses universités américaines. J’ai entendu des témoignages rapportant son éblouissante participation à l’enseignement de l’anthropologie à des étudiants en médecine de Philadelphie. En 1959, enfin, il s’installa comme psychanalyste à New-York.

Ses recherches et ses très nombreuses publications en faisaient déja un savant réputé. On le croyait installé dans son fauteuil de psychanalyste mais c’eût été bien mal le connaître que de le croire arrivé au port. En 1962, sous l’impulsion de R. Bastide et de Cl. Levi-Strauss, il fut appelé à Paris pour enseigner l’ethnopsychiatrie à la VIè section de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Il cessa dès lors toute activité clinique pour se consacrer jusqu’à sa mort à l’enseignement, à la recherche, à la publication de ses travaux et, surtout, à son incessante quête de lui-même. Renonçant désormais au véritable terrain ethnologique, il apprit le Grec classique à l’âge de cinquante ans et devint en l’espace de quelques années l’un des meilleurs spécialistes mondiaux de la mythologie grecque.

La vie professionnelle de Georges Devereux a été une suite de spécialisations très approfondies : d’abord pianiste virtuose, puis physicien, ethnographe, anthropologue, psychanalyste et enfin helléniste; il a pratiqué chacun de ces métiers en s’y consacrant entièrement et s’y est révélé à chaque fois parmi les meilleurs. Je ne connais pas bien sa vie privée (qui prétend la connaître, s’est laissé berner par les apparences…) mais, considérant sa personnalité, je pressens qu’il n’en a pas eu qu’une seule, sans doute plus encore que de professions ou de femmes. De même, parlait-il à la perfection sept langues (le Hongrois, le Roumain, l’Allemand, le Français, l’Anglais, le Sedang et le Malais) et pouvait rédiger ses textes indifféremment dans quatre langues. Profusion et diversité en tout; pourtant une même inspiration semblait le guider à travers ces écheveaux de concepts et de liens — je dirais même qu’une obsession le poursuivait. Il voulait saisir par le concret, par le savoir et par les sensations en quoi consistait l’universalité psychique de l’humanité. Il semblait que seule l’illusoire poursuite de la connaissance du tout aurait pu réparer la souffrance des innombrables ruptures que comporte nécessairement une vie comme la sienne.

Tout celà pourquoi faire? Simplement s’exclamer de manière audible: qu’est-ce que ces ethnologues qui croient ordonner de la « structure sociale » comme on trierait des roches, des coquillages fossiles ou des papillons? Ne voient-ils donc pas qu’ils ne font que se protéger contre leur part d’étrange? Et qu’est-ce donc que ces psychanalystes qui confondent « Culture » et « Beaubourg », qui entrent directement en contact avec un « humain universel »? Peut-on soigner un humain universel? Ce serait comme administrer des médicaments à un homme sans estomac, sans poumon, sans foie, sans cœur… sans doute!

georges-bdLe nom de Georges Devereux restera attaché à l’ethno­psychiatrie , discipline qu’il a créée et dont il a dessiné les contours au travers d’une douzaine de livres et plus de deux cent cinquante articles dans les meileures revues spécialisées. Homme des ruptures, mais aussi (et peut-être pour cette raison) médiateur entre les mondes hétérogènes, il a jeté une lumière neuve au sein de champs que l’on eût dit dessinés pour l’éternité, enjambant les frontières et les bienséances. Un maître l’est sans le savoir!

Dans son œuvre nombreuse, pas de traité dogmatique ou sentencieux, pas de théorie sophistiquée en apparence où l’ingéniosité de la formule masque la vide répétition des formules creuses de l’idéologie. Georges Devereux, extrêmement inventif, passionné et volontiers polémiste, mais aussi malicieux et intuitif pour tout ce qui concernait la clinique, détestait la banalité plus que tout. Telle est, je crois, l’une des clés pour comprendre tant l’œuvre que l’homme. Il ne s’est exprimé que là où il pouvait apporter du neuf, du paradoxal — bref du vivant.

Toujours sur le fil, soumis aux exigences draconniennes de sa propre intelligence, Georges Devereux était sans doute l’auteur le plus authentiquement original de la psychopathologie française récente. Il n’a formé qu’une toute petite poignée de chercheurs. Sa pensée, à la fois réaliste, érudite et cosmopolite, particulièrement adaptée aux sociétés modernes, nécessairement polyculturelles, n’a commencé à recevoir une véritable audience que dans les années quatre-vingt. Je sais que l’homme était à l’image de cette pensée : diablement vif, comme le feu… insaisissable.

Aujourd’hui, je ne pense plus aux louanges dont il pourrait m’abreuver, me plongeant comme autrefois dans la gêne et la perplexité; je n’imagine pas davantage les critiques qu’il pourrait m’adresser, définitives et cruelles, me condamnant au parricide. J’ai un peu grandi… j’ai appris que s’accoupler avec sa mère mène seulement aux secrets des femmes. J’ai également appris que tuer son père mène nécessairement à un Dieu unique. Certes, j’ai un jour reconnu ce désir comme le mien mais n’en ai toujours nulle envie. J’aime trop la multiplicité et le foisonnement des divinités païennes pour me soumettre à l’Un. Mais chacune des paroles du maître est restée en moi comme l’aboutissement prononcé autrefois de mon trajet d’aujourd’hui. Georges Devereux ne fera jamais partie de mon passé, il est là, présent à chaque instant de ma pensée…

J’ai travaillé dix ans avec lui, d’abord sous sa direction et puis, de plus en plus en sa compagnie; nous avons fondé ensemble la première revue d’ethnopsychiatrie (Ethnopsychiatrica). Ses deux dernières années d’enseignement, étouffé par son insuffisance respiratoire, il me confiait souvent la charge de son séminaire. Il se comporta quelques temps avec moi comme avec un héritier. J’étais alors trop jeune pour le savoir: on n’hérite pas d’un maître; on est seulement métamorphosé par lui! Mais je l’ai vite appris à mes dépens! Lorsqu’un samedi soir de 1981 il m’accusa de trahison, je compris en un éclair qu’il reprenait sa vraie place, pour me guider une dernière fois; pour m’apprendre à partir, à sortir, pour me donner la rage de poursuivre. J’eus la chance de saisir la leçon en un instant: je le quittai sur le champ et ne le revis jamais plus…

Mais en ces jours où l’on accorde quelquefois certain crédit à l’ethnopsychiatrie, notamment dans les prises en charge psychologiques de patients migrants, je pense à l’offrande qui revient à l’ancêtre, telles ces quelques gouttes de Batida que versent sur le sol les Brésiliens de Bahía avant de commencer le rituel du Candomblé:

Georges, Sarava!  Salut…

                             Tobie Nathan, Paris, janvier 1995


[1] On peut les compter sur les doigts d’une main: S. Freud, G. Róheim, G. Devereux, qui d’autre?

[2] En vérité, je le sais aujourd’hui, il s’appelait Dobó. Je pense qu’il a forgé son pseudonyme en prenant la première lettre de son nom et en y ajoutant le mot qui, en roumain signifie juif: Evreu . Ainsi, prétendait-il ne pas être juif tout en inscrivant dans son nom sa véritable identité ethnique. Cf aussi Kilborne, 1987.

[3] Pour les rapports de Devereux et de l’ethnologie française, Cf Michel-Jones (1986).

[4] C’est sans doute à ce moment qu’il changea son nom — peut-être aussi le moment où il se convertit au christianisme?